samedi 14 juillet 2018

Regards Croisés : Les pins

Etude pour le tronc d'un orme, huile sur papier circa 1821
John CONSTABLE (1776 - 1837)
     John CONSTABLE (1776 - 1837) réalise vers 1821, sa célèbre Etude pour le tronc d’un orme. Dans cette peinture de petite taille*, l’artiste illustre l’écorce rugueuse et fissurée de l’arbre avec une précision stupéfiante. A l’instar d’un photographe, le peintre zoome sur le tronc qui devient l’unique sujet de son œuvre. Cette composition réaliste bouscule le naturalisme où prédominaient jusqu’à présent les représentations sylvestres. Souvent relégué à un simple élément de décor à la précieuse verticalité, l’arbre va devenir à compter de ce début de XIXème un sujet autonome dans l’expression artistique des peintres.
Plus que toutes autres espèces, le pin attira le regard des artistes avec son tronc rougi et ses branches dénudées par le vent et le sel. Assommé de chaleur en Méditerranée ou courbé par les tempêtes de l’Atlantique, il défie les éléments et le temps. Avec son port altier lorsqu’il est sylvestre ou râblé et combatif lorsqu’il est maritime, le pin reste cet arbre austère, dénué des fleurs et des feuilles qui font la noblesse de ses cousins. Les peintres nordiques seront de fréquents illustrateurs de ces vigies du littoral et de leurs frères sylvestres ployant sous les neiges épaisses de l’hiver. Quoi de plus logique que cet arbre, fier, malgré sa maigreur et sa fragilité apparente, soit si représenté dans l’iconographie naturaliste. Comme l’évoque Théophile Gautier (1811 – 1872) dans son poème Le pin des Landes, n’est-il pas pour le poète ou l’artiste une sorte double végétal résistant avec détermination à la rudesse des grands espaces ? 


Bruno LILJEFORS (1860 - 1939)

Gotska Sandönlithographie 1922
Alfred ENGSTRÖM (1869 - 1940)
Le grand naturaliste suédois Bruno LILJEFORS (1860 - 1939) illustrera dans une vue presque abstraite les pins aux troncs rougis accrochés à une dune bleutée. On perçoit l’étonnement de l’artiste à la vue de ces arbres poussant dans le sable comme par défi à la vie. C’est un même sentiment qu’éprouvera son compatriote Albert ENGSTRÖM (1869 - 1940) lors d’un passage sur l’île de Gotska Sandön en mer Baltique. Dans cette lithographie de 1922, l’artiste y décrit le martyre de ces arbres battus par les vents marins que de maigres racines dénudées tentent désespérément de retenir au rivage.

Koli, fresque 1911
Eero JÄRNEFELT (1863 - 1937)

Eero JÄRNEFELT (1863 - 1937)
La gare d’Helsinki dispose d’un vaste hall d’attente qui depuis le début du XXème aura vu se succéder des cafés et des restaurants un temps gastronomiques avant d’être aujourd’hui qualifié de rapide. En levant la tête, les consommateurs ne pourront pas échapper à cette grande fresque colorée d’un rivage finlandais. Du haut de la montagne Koli, un pin majestueux y domine les eaux du lac Pielinen. L’auteur de cette œuvre réalisée en 1911 est le peintre finlandais Eero JÄRNEFELT (1863 - 1937). Eminent paysagiste, professeur, membre puis président de l’Académie des Beaux-Arts d’Helsinki, Eero JÄRNEFELT consacrera de nombreuses études et dessins à cet arbre dont il avait perçu la singulière beauté.     

Eero JÄRNEFELT (1863 - 1937)

Raymond RENEFER (1879 - 1957)

André DAUCHEZ (1870 - 1948)

L’artiste français Raymond RENEFER (1879 - 1957) exprime parfaitement dans ce fusain la vaillance des pins que rien ne protège. L’artiste adopte une vue en contre plongée qui accentue la grandeur et la solitude de ces arbres perdus dans la lande. Des troncs nus et tortueux surplombés de ramages ajourés que l’on retrouve également dans une eau forte réalisée en Cornouaille par l’artiste André DAUCHEZ (1870 - 1948).  

Ces images de landes désolées balayées par le vent font intimement partie de l’iconographie bretonne. Ernest GUÉRIN (1887 - 1952) dans cette aquarelle intitulée Soir d’hiver en Bretagne nous en livre un très beau témoignage. Dans une immensité de lande, trois personnages marchent en luttant contre le vent. L’artiste joue sur les échelles pour magnifier le ciel et ses imposants nuages. Trois pins aux troncs sinueux viennent compléter la scène et soulignent la petitesse des hommes confrontés à cette nature sauvage.               

Soir d'hiver en Bretagne, Aquarelle sur papier
Ernest GUÉRIN (1887 - 1952)
A l’été 2017, quelques 150 œuvres de l’atelier de l’artiste Jean Roger SOURGEN (1883 - 1978) furent mises aux enchères avec succès. Cet artiste autodidacte né en 1883 s’établit dans les années 20 à Hossegor dans les Landes. Les grandes forêts de pins furent au cœur de son œuvre et feront de lui assurément le peintre attitré de la forêt landaise. L’artiste exprimera sa fascination pour ces arbres dans une multitude de styles allant du réalisme le plus marqué au symbolisme japonisant. Dans les années 30, il créera avec la manufacture Henriot de Quimper des faïences où figuraient ces pins maritimes qui lui furent si chers. 

Le lac d'Hossegor, Huile sur toile vers 1900 - 1910
Jean Roger SOURGEN (1883 - 1978)
Jean Roger SOURGEN (1883 - 1978)

Pins parasols, Encre et fusain sur papier
Jean Roger SOURGEN (1883 - 1978)


Pins maritimes, Faïence Henriot 1933 - 1936
Jean Roger SOURGEN (1883 - 1978)

Enfin, comment ne pas conclure par ces artistes qui à l’aube du XIXème redéfinirent l’art dans de nouveaux modes de représentation qui bousculaient l’espace, la perspective et la couleur. Le pin, le rivage, la mer devenaient sous leurs pinceaux des formes cloisonnées aux aplats de couleurs inattendues visant à suggérer et non plus décrire. Jean Francis AUBURTIN (1866 -1930) dans un style japonisant aux formats horizontaux représentait les pins du Cap Myrtes à la Croix-Valmer et ceux d’Erquy devant des plages et des côtes parées de rose et de vermillon. Le Nabi, Maurice DENIS (1870 - 1943) produisait en 1894 dans des bleus guède et céruléen Les Pins à Loctudy tandis que son ami, Georges LACOMBE (1868 - 1916) peignait à la même époque Les Pins rouges. Autant d’œuvres à la simplicité fascinante pour célébrer cet arbre des grands espaces.      

Les grands pins du Cap Myrtes, Gouache
Jean Francis AUBURTIN (1866 - 1930)

Silhouettes de pins à Erquy, Gouache
Jean Francis AUBURTIN (1866 - 1930)
Les pins à Loctudy, Huile sur toile 1894
Maurice DENIS (1866 - 1930)

Les pins rouges, Huile circa 1894 - 1895
Georges LACOMBE (1868 - 1917)
* : dimensions de 30,6 x 24,8 cm.

jeudi 5 juillet 2018

L'art et le commerce du faux

Une information récente nous apprenait que le Musée Etienne Terrus (1857 - 1922) situé à Elne dans les Pyrénées-Orientales venait de découvrir que 82 œuvres de sa collection étaient des faux. Abasourdie par cette nouvelle qui faisait ainsi disparaître plus de la moitié de son Musée, la Mairie portait plainte pour un préjudice estimé à plus de 160 000 euros représentant pas moins de vingt années d’acquisitions. La presse relatait que la gendarmerie des Pyrénées-Orientales enquêtait dorénavant sur un vaste trafic d'œuvres d'art, qui pouvait ne pas se limiter aux tableaux d’Etienne Terrus mais concerner d'autres artistes régionaux.

Le faux dans l’art est sans doute intemporel et il est toujours difficile de le circonscrire. Entre copies et pastiches, repeints et épreuves d’atelier, l’authentification s’apparente fréquemment à des enquêtes de détectives que facilitent aujourd’hui les progrès de la science et ceux de l’information. Les plus grands artistes furent copiés et l’on se remémore cette fameuse boutade qui attribuait à Jean-Baptiste Corot (1796 - 1875) trois mille tableaux dont cinq mille aux États-Unis. Chaque pays et chaque époque ont ses faussaires de haut vol ; le couple Beltracchi en Allemagne, la famille Greenhalg en Angleterre, le français Guy Ribes ou si l’on remonte un peu plus dans le temps, le flamand Han Van Meegeren.

Si ces faussaires talentueux ont pour point commun d’avoir falsifié les grands noms de l’art, il n’y a rien de surprenant à ce que la contrefaçon s’intéresse aux petits maîtres et que sa pratique soit des plus courantes. Avec une authentification des oeuvres plus difficile, des acheteurs novices et des mises à prix plus faibles, n’offre-t-elle pas tous les avantages pour les fraudeurs avec des gains certes plus limités, mais plus sûrs et réguliers ? A ce tableau pourrait-on dire, il ne faut pas omettre que la copie est entrée avec la mondialisation dans une dimension industrielle. La ville chinoise de Dafen en est assurément la capitale avec ses 8000 artistes à temps plein assurant près de 60% de la production mondiale de peintures à l’huile.

Cette brève me rappelle une histoire personnelle qui s’est déroulée il y a une dizaine d’année. Intéressé par une marine découverte sur internet, je me rapprochai du commissaire-priseur qui m’assura qu’il s’agissait « d’un peintre russe du XIXème attaché à l’École de Pont-Aven ». Rassuré par ces propos et devenu adjudicataire de l’œuvre, j’effectuai des recherches approfondies sur ce peintre qui restèrent totalement infructueuses. La réception de l’œuvre ne vint que confirmer mes pressentiments ; le tableau était peint sur un aggloméré des plus neufs dont les bords étaient tordus après avoir été forcés dans le cadre. Une pastille autocollante Made in China couronnait l'ensemble.

Ayant récupéré les photos des œuvres vendues par cette étude de province, il me fut facile de découvrir que le prétendu artiste russe n’était qu’un vulgaire copiste des œuvres d’Henri Rivière, d’Alfred Guillou, d’Henri Barnoin ou de Fernand Bruguière. Ce n’est qu’après de difficiles discussions et après avoir effectué la restitution de la copie que je fus remboursé par l’étude. Plus tard, je retrouvai ces mêmes tableaux dans une vente aux enchères en Bretagne. J’informai immédiatement le commissaire-priseur de leur nature de copies.

Sans doute retirés de la vente, je les retrouvai enfin dans une galerie parisienne. Les ayant informés de la même façon, je reçus cette confondante réponse du galeriste : « le peintre est en effet venu en France où il est resté quelques mois dans les années 60. C’est à cette occasion qu’il a découvert les œuvres des peintres de Concarneau (sic) dont il a tellement aimé le travail qu’il a essayé de comprendre leurs techniques. Pour ce faire, il a réinterprété ou reproduit certaines de ses œuvres. Il n’en reste pas moins talentueux et les prix demandés sont loin de valoir les œuvres de ces maîtres tant appréciés par les amateurs éclairés dont vous semblez faire partie. Ce peintre est né en 1938 il est assez âgé et j’avoue ne pas savoir s’il est toujours vivant. Originaire de la région de Kiev et installé dans cette région, c’est très compliqué d’en savoir plus. Quoi qu’il en soit soyez rassuré les trois œuvres que nous proposons sont signé (sic) S… par S… lui-même et ne font pas figure de faux. Je n’en connai (sic) pas d’autres cela reste anecdotique dans son cheminement de peintre ».

Un fantomatique artiste russe devenu soudainement ukrainien, contemporain de Gauguin mais né en 1938, copiant en quelques mois des œuvres disséminées en Bretagne pour disparaître à jamais dans la région de Kiev. Une réponse dont la légèreté pouvait légitimement prêter à sourire. A la nuance près sans doute qu’elle était délivrée par un galeriste membre de l’Union Française des Experts et revendiqué spécialiste de l’École de Concarneau. Près d’un an après l’achat, je venais enfin de comprendre qui était sans doute à la source de cette production de copies écoulées dans cette étude de province. Un commerce lucratif basé sur un dol discret où des copies signées par un authentique inconnu se voyaient ainsi parées des vertus d’œuvres originales.

jeudi 11 janvier 2018

Bonne année 2018




Hiroshi SUGIMOTO

lundi 17 avril 2017

Louis Marie Désiré-Lucas (1869 - 1949)



   La baie de Douarnenez appartient sans doute au peintre Louis-Marie DÉSIRÉ-LUCAS. Il la parcourut pendant plus de 30 ans avec son ami Abel Villard (1871 - 1969) et réussit plus que nul autre à saisir la puissance de ces grands espaces de l’Armor. Dans ses toiles de grand format, Désiré-Lucas délaissera les bleus éclatants des journées ensoleillées ou le gris des jours sans lumière, pour peindre des ciels sculptés par les vastes nuages glissant sous les vents d’Ouest. « Si je vis encore un peu, je ne peindrai plus que des ciels » disait-il à la fin de sa carrière en rajoutant que « le ciel est roi en Bretagne ». Le peintre nous en a laissé le plus brillant des témoignages.   







dimanche 2 avril 2017

Regards Croisés : Le Sillon à Camaret-sur-Mer

Le Sillon à Camaret-sur-Mer
Jilm SÉVELLEC (1897 - 1971)

Le Sillon à Camaret-sur-Mer
Jilm SÉVELLEC (1897 - 1971)
 
Six tableaux à la parenté évidente pour une énigme. Elle débute dans un lieu connu, celui du Sillon, cette jetée naturelle de galets protégeant le port de Camaret-sur-Mer à la pointe de la Bretagne. Bâties toutes deux au 17ème siècle, la Chapelle Notre Dame de Rocamadour et la Tour Vauban s’y côtoient. Le port breton deviendra deux siècles plus tard un lieu prisé par les artistes. Eugène Boudin (1824 - 1898) sera le premier à y poser son chevalet au début des années 1870. Il sera suivi par de nombreux artistes et hommes de lettres qui trouveront dans la beauté sauvage des paysages de la presqu’île de Crozon, un lieu idéal pour la création. Les peintres Charles Cottet (1863 - 1925), Georges Lacombe (1868 - 1916), l’écrivain Gustave Toudouze (1877 - 1974) et le poète au destin tragique, Saint-Pol-Roux (1861 - 1940) marqueront de leurs empreintes la ville. Mais revenons à nos tableaux. Leur proximité saute aux yeux. Au fond, les silhouettes de la Chapelle et de la Tour se dessinent, tandis qu’au premier plan, surgissent les proues des langoustiers sur leurs cales. Mâtés, ils n’ont pas rejoint ce qui deviendra jusqu’à nos jours un cimetière de bateaux. Les langoustiers semblent parés à naviguer et des hommes en vareuses s’affairent auprès des coques. Rien de surprenant car le Sillon accueillait des chantiers navals depuis le début du 19ème, comme celui des Keraudren. Parmi ces six tableaux, deux nous sont parfaitement connus (photos ci-dessus). Ils ont été réalisés par Jim Eugène Sévellec, un enfant du pays né à Camaret en janvier 1897. L’artiste peint par deux fois cette scène dans des tons différents. On remarque sur celle aux couleurs les plus chaudes qu’une petite ancre de marine côtoie la signature de l’artiste. Jim Sévellec devient en 1936 Peintre Officiel de la Marine (P.O.M) et peut donc adjoindre la prestigieuse marque à sa signature. Voilà qui nous renseigne sur l’ordre de création des deux œuvres. 

Le Sillon à Camaret-sur-Mer
Atelier de Paul MORCHAIN (1876 - 1939)
Camaret, la Voile rouge
Paul MORCHAIN (1876 - 1939)
Le second tableau ci-dessus est attribué à un autre peintre officiel de la marine, Paul Morchain (1876 - 1939). L’artiste né à Rochefort en décembre 1876, sera l’élève d’Eugène Chigot (1860 - 1923).  Il s’agit d’une œuvre d'atelier non signée. Une esquisse fort éloignée d’une précédente version réalisée par l’artiste dite à la voile rouge



Un élément historique vient contrarier la datation de ces différentes œuvres. Il existait sur le Sillon à côté de la Tour Vauban, un château d’eau qui fut érigé en novembre 1917 (photos ci-dessus). Cet ouvrage qui n’apparaît dans aucune de ces peintures, disparut en juin 1939, année de décès de Paul Morchain. Seules deux peintures trouvent donc une cohérence chronologique ; celle de Paul Morchain à la voile rouge, sans doute réalisée avant 1917 et celle de Jim Sévellec devenu P.O.M peinte postérieurement à 1939. Le mystère est entier pour les deux œuvres restantes et vient s’épaissir encore lorsque surgissent trois œuvres similaires non attribuées mais signées pour deux d’entre elles, dont l’une est datée de 1944 (photos ci-dessous). Comment expliquer cette parenté ? Est-elle le fruit d’un groupe d’artistes réalisant par jeu la même scène ? Ou ces œuvres seraient-elles une simple succession de copies ? Le Sillon de Camaret-sur-Mer garde pour l’instant la clé de ces énigmes.

Le Sillon à Camaret-sur-Mer, 1944
Anonyme signé en bas à gauche
Le Sillon à Camaret-sur-Mer
Anonyme signé en bas à gauche
Le Sillon à Camaret-sur-Mer
Anonyme