vendredi 11 février 2022

Auguste MATISSE (1866 - 1931)



   L’histoire de l’Art ne connaît qu’un seul Matisse et pourtant ils furent deux. A côté d’Henri (1869 - 1954) exista un peintre talentueux prénommé Auguste (1866 - 1931) et qui malgré son prénom, ne connut pas la renommée de son homonyme. Durant la vie des deux hommes, les confusions furent permanentes et alimentèrent avec joie la presse de l’époque. En mai 1923, L’œuvre dans sa rubrique A travers les revues artistiques relate avec espièglerie dans l’article reproduit ci-après, qu’il y a bien Matisse et Matisse…

« Une revue d'art qui vient de naître, La Peinture, commet dans son premier numéro une méprise vraiment drôle, et dont on s'amuse fort dans les ateliers. Rendant compte du Salon des Artistes Français, elle y découvre, parmi les exposants, quelques « fumistes », entre lesquels Henri Matisse. Citons : 
Chez Bernheim, toujours audacieux, Matisse expose, ne donnant au Salon que quatre toiles : Côte bretonne, La Maison, Dans les brisants et Matin gris sur la Seine. Matisse continue, sans trouver d'adeptes, à ne faire aucun cas ni du dessin ni de la composition, s'arrête à la couleur, couleur qui choque l'œil le plus averti, le plus tolérant, car il n’y a rien de sa palette dans la nature, mais le bluff fait autour de son nom fait s'étonner le visiteur qui, ne comprenant pas, se demande si ce n'est pas beau... Non ! l'Art ne se trouve pas ici... passons !...
Est-il besoin de dire que jamais Matisse n'exposa ni n'exposera au Salon des Artistes Français ? Mais voilà : le collaborateur de La Peinture a pris Le Pirée pour un homme et confondu Henri Matisse avec son modeste homonyme Auguste Matisse, peintre de marines, qui ne passa jamais pour un « fauve », au contraire, et qui, sage élève de Bonnat, ne redoute rien tant que d'être confondu avec l'autre Matisse, celui dont nous avons si souvent parlé à cette place et qui, en effet, l'autre mois, exposait chez Bernheim. Pauvre Auguste Matisse, dont les quatre toiles du Salon sont si peu subversives ! Voilà qu'on l'accuse « de ne faire aucun cas du dessin » ni de la « composition », d'avoir une couleur - lui ! - « qui choque l'œil » et de n'être qu'un bluffeur ! On en rira longtemps. »


Auguste Matisse naît à Nevers en 1866. Il se forme aux écoles des Beaux-arts de Dijon puis de Paris. Il sera peintre mais également maître verrier et affichiste. Le critique Roger de Félice nous rappelle en janvier 1920 dans Art & Décoration combien l’artiste fut attaché à l’île de Bréhat où le peintre « fin marin » résida près de 35 ans. Le portrait réalisé en 1912 par son ami également Bréhatin, Pierre Dupuis (1833 - 1915) témoigne à la perfection du rapport qu’Auguste entretint avec le monde maritime. Le peintre y figure en ciré bravant la tempête et ses embruns, carnet de croquis à la main.


Roger de Félice évoquera de façon très pertinente que « ce n’est pas au bord de mer que nous transportent en imagination les marines d’Auguste Matisse, mais en mer » en ajoutant « que les peintres de marines sont presque toujours des peintres de rivage mais que celui-ci est peintre de pleine mer ». Les grandes marines aux traits denses nous plongent effectivement dans l’univers inquiétant du large, là où les houles puissantes ne sont plus à l’échelle des hommes et de leurs navires. A l’opposé d’une mer lumineuse et joyeuse peinte par Raoul du Gardier (1871 - 1952), les œuvres marines d’Auguste Matisse illustrent les mers sombres faites de lames aux parois verticales et de brisants mortels. Cette faculté à illustrer la mer vaudra à Auguste Matisse d’être nommé en 1919 Peintre Officiel de la Marine.


Chevalier de la Légion d’honneur en juin 1926*, il est introduit par un autre artiste nivernais, le peintre et sculpteur Alix Marquet (1875 - 1939). Le dossier d’Auguste récapitule toute la richesse de son parcours d’artiste peintre et verrier exposé aux quatre coins du monde ; Buenos-Aires en 1910, Bruxelles et Rome en 1911, Londres et San-Francisco en 1915, Barcelone en 1917…


C’est en peignant une de ses grandes marines dans sa propriété de Bréhat que le peintre décèdera d’une crise d’apoplexie le 19 septembre 1931 à l’âge de 65 ans. Le quotidien Coemedia dans son édition du 26 septembre nous rappelle qu’il était « l'une des figures marquantes du Salon des Artistes français où on le voyait passer petit, râblé, avec ses épaules larges, toujours débonnaire et souriant, le visage perdu dans un collier de barbe noire, pareil à un robuste paysan nivernais dont la vitalité semblait défier le temps. (…). Ceux qui l'approchèrent précise-t-il, garderont le souvenir de ce peintre, laborieux et probe, soumis à son travail et le pratiquant avec la conscience d'un artisan d'autrefois ne ménageant ni son temps ni sa peine pour donner le maximum de ses possibilités. »


En introduction, le périodique rappelait « qu'il ne fallait pas le confondre avec Henri Matisse comme on l'a fait parfois au grand courroux de l'un comme de l'autre ». Une rigueur que n’eut pas l’édition européenne du New York Herald Tribune car, rapportant en ce même jour de septembre 1931 le décès de l’artiste, le journal évoqua la position respectable d’Auguste Matisse dans l’histoire de l’art et cela, ...« bien qu’il fût moins connu que son frère Henri ».


* : Selon le quotidien Paris-Midi paru le 11 juillet 1925, Auguste Matisse aurait même reçu la légion d’honneur destinée à Henri.

mardi 12 octobre 2021

C o p i l l a g e

 Bonjour à tous,

Nous sommes désolés de faire un message de cette nature mais devant la recrudescence du "copillage" de ce blog dont voici un récent exemple :

https://www.facebook.com/groups/1520890638213851/permalink/2647020555600848/

L'original : 

http://artmarines.blogspot.com/search/label/Georges%20BELNET

il nous paraît utile de rappeler certaines règles :

  1. tous les droits de ce blog sont réservés
  2. une demande préalable d'utilisation de son contenu doit être adressée à artmarines@free.fr
  3. après accord, l'utilisation des textes et photos ne peut se faire qu'avec une mention expresse de la source et un lien renvoyant sur le blog à l'article repris
  4. cette utilisation ne vaut en rien transfert de propriété 
  5. l'article repris ne peut faire l'objet de modifications

Merci pour votre compréhension et bonne lecture.


Regards croisés : Feiz ha Breizh (Foi et Bretagne)


Le Pardon, hst 1910 
Henri-Gabriel IBELS (1867 - 1936)

Angélus breton, hsc 1912
Marcel SAUVAIGE (1855 - 1927)

La Bretagne n’existerait pas sans ses recteurs, ses saints et ses pardons, sans ses ex-voto suspendus, ses calvaires de granit et ses monastères, sans ses innombrables chapelles que le poète Xavier Grall (1930 - 1981) appelait avec affection les granges à Dieu. Des taolennoù de Michel Le Nobletz (1577 - 1652) aux troménies de Locronan, nulle terre ne fut plus croyante que la Bretagne.

Les braises de la Foi s’éteignent aujourd’hui doucement même si la flamme renaît parfois dans le souffle de pardons aux accents folkloriques. Sur cette terre aux croyances si profondes, l’art au 19ème siècle fut le grand témoin de cette spiritualité constitutive de l’âme bretonne.

Du Christ jaune peint par Paul Gauguin (1848 - 1903) au Pardon de Kergoat de Jules Breton (1827 - 1906), les œuvres illustrant la Bretagne religieuse sont sans doute plus nombreuses que la légende attribuant à la péninsule « 7 mille 7 cents 7 vingts et 7 saints ».

Une religiosité que l’on découvre douce et colorée dans les œuvres de Maurice Denis (1870 - 1943), âpre et réaliste dans celles de la Bande Noire de Lucien Simon (1861 - 1945) et Charles Cottet (1863 - 1925), diverse et militante dans celles des Seiz Breur.

Comme par un jeu de miroir, toutes ces œuvres dans leur diversité forment aujourd’hui un pan important de l’identité et de l’histoire de la Bretagne. Par-delà le temps, ces artistes viennent nous interroger sur la place du religieux et de la spiritualité dans la culture bretonne contemporaine.

Alexis VOLLON (1865 - 1945)


Entrée de messe à Pont-Croix, hsc 1934
Émile SIMON (1890 - 1976)

Bretonnes quittant un calvaire, hst
Pierre PAULUS (1881 - 1959)

Pont-Croix, hst
Jules-Hervé MATHÉ (1868 - 1953)

Sortie de messe en Bretagne
Théodore BOULARD (1887 - 1961)


Église de Ploaré, hst
Louis-Marie DÉSIRÉ-LUCAS (1869 - 1949)

Bretonnes en prière
Henri ROYER (1869 - 1938)
 

Retour du Pardon Saint-Jean Trolimon, 1912
Ernest GUÉRIN (1887 - 1952)


jeudi 16 septembre 2021

Regards croisés : Le calfatage


Philippe TASSIER

   C’est une scène disparue depuis longtemps de nos rivages. Celle de bateaux gisant sur leur flanc mais qu’aucune fortune de mer n’aurait fait s’échouer. A leur pied, les hommes s’affairent le long des coques découvertes. La mise en cale sèche est l’occasion d’entretenir les œuvres vives, cette partie de la coque immergée, malmenée par les flots, qu’algues et crustacées viendront rapidement coloniser. Après le grattage, les marins chauffent la coque à l’aide de fagots enflammés tenus au bout de longues fourches. Sur la carène ainsi nettoyée, l’étanchéité des bordés de bois est refaite en calfeutrant les fentes d’une nouvelle étoupe roulée en cordons et enduite de brai. Dans la chaleur et les odeurs âcres du coaltar fumant, le calfatage est un travail ingrat mais essentiel à la bonne marche des bateaux. Sur l’estran, ces scènes spectaculaires de bateaux enflammés attirèrent la curiosité de nombreux artistes mais aussi en ce début de 20ème siècle de jeunes photographes. Au bas des Plomarc’h dans le vieux port de Douarnenez, Philippe Tassier (1873 - 1947) immortalise le calfatage de la chaloupe Anastasie Joseph lancée en 1905. Au même endroit, tel un reporter, Charles Augustin Lhermitte (1881 - 1945) consacrera en 1912 une série d’une trentaine de clichés où transparait toute la rudesse de ces travaux de carénage.

Charles Augustin LHERMITTE

Au-delà de la maintenance incombant à l’équipage de retour des pêches, c’est au sein de la Marine que la fonction de calfat trouvera toute sa noblesse. Embarqué sur des bâtiments militaires, le Maître calfat malgré un rang subalterne, faisait partie des maîtres dits de profession qui formaient avec les Maîtres charpentier ou voilier, la maistrance. Le célèbre Dictionnaire de la Marine à Voile du Capitaine de Bonnefoux (1782 - 1855) dresse l’étendue des compétences de ces hommes « chargés du calfatage, de l’entretien des pompes, de boucher les trous de boulet, d’aveugler les voies d’eau, d’enduire, quand il y a lieu, les carènes de couroi ou autres préparations, de placer le doublage en cuivre, de sonder les piqures des vers, de visiter et chauffer les navires, et d’autres travaux analogues. » On comprend aisément l’importance de ces marins dont la mission première à bord était de vaincre toute voie d'eau pouvant entrainer la perte du navire et de ses marins.

Dans un ouvrage de 1843 intitulé Physiologie du Marin, les écrivains Pluchonneau et Maillard évoquaient déjà la dureté du métier de calfat : « A bord des petits bâtiments de commerce, les calfats sont pris indistinctement parmi les matelots ou les gabiers, car il faut toujours avoir la connaissance de calfatage pour être embarqué au commerce. Une voie d'eau vient-elle à se déclarer, les coutures du pont ne sont-elles pas assez serrées, le navire a-t-il besoin d'une réparation extérieure, de suite on appelle les calfats qui transportent leurs outils et leurs baquets à goudron à l'endroit où la réparation est urgente, et nous devons le dire, leurs travaux ne sont pas toujours sans danger, exposés qu'ils sont sur les flancs du vaisseau, où la mer vient battre quelquefois avec force. Dans un combat, un boulet pénètre-t-il dans l'intérieur du bâtiment, c'est à l'extérieur que le calfat doit aller boucher l'immense trou occasionné par le malencontreux projectile. Dans ces tristes occasions, la vie du calfat est une lutte continuelle avec la mort qu'il semble braver et qui n'altère en rien son caractère égrillard et caustique. » Les écrivains concluaient de façon lapidaire que « le calfat connaissant bien son métier, pourra[it] devenir maître un jour ; c'est le privilège de se faire tuer ou de se noyer plus facilement que les apprentis et les aides dans le même métier. » Près de vingt ans plus tard, dans un article paru le 25 juin 1864 dans La Semaine des familles, l’écrivain et officier de marine Guillaume de la Landelle (1812 - 1886) rendra un hommage appuyé à ces hommes « dédaignant les incessantes railleries dont ils sont l'objet car parmi les marins, calfat est presque synonyme de malpropre », mais qui « aiment leur métier, en chérissent le fracas et les parfums et l'exercent avec une fierté singulière ».

Le bateau goudronné, 1873
Edouard MANET

Instantané d’un passé maritime, le calfatage est présent dans l’œuvre de nombreux artistes y compris les plus célèbres. Édouard Manet (1832 - 1883) peint durant l’été 1873 sur la plage de Berck Le bateau goudronné. Dans cette œuvre appartenant à la prestigieuse collection impressionniste d’Albert Barnes (1872 - 1951), l’artiste saisit d’une touche vive les flammes caressant la coque noire du bateau. Les marins œuvrent au vent pour se prémunir du feu et de sa fumée. La toile est dominée par le noir dense de la coque et de ce chaudron de coaltar dans lequel Édouard Manet semble avoir trempé son pinceau.

Eugène CHRISTY

Xavier BOUTIGNY

Charles JOUSSET

C’est sur ces mêmes plages de la Côte d’Opale que le peintre Eugène Christy illustrera le calfatage des flobarts, ces bateaux de pêche à fond plat construits pour pouvoir s’échouer et débarquer à même les plages le produit de leurs pêches. Un peu plus au sud, sur la côte normande, le peintre rouennais Xavier Boutigny (1870 - 1930) illustrera le calfatage des barques chalutières sur la plage de Grandcamp. Dans un temps hivernal aux tons gris, un feu aux flammes colorées se détache et attire immédiatement notre regard. Face à ce qui semble être un navire en proie à un incendie destructeur, l’artiste cherche à nous surprendre comme il le fut sûrement à la vue de cette scène maritime spectaculaire. C’est un même sentiment d’étonnement qui inspirera Charles Jousset (1857 - 1906) dans la réalisation de cette œuvre où les flammes démesurées paraissent embraser le navire.

Alfred MARZIN

Calfatage à Morgat, 1930
Raoul BRYGOO

Cette image du feu et de ses volutes bleutées au pied des carènes est présente dans les œuvres bretonnes d’Alfred Marzin (1880 - 1943) ou du peintre Lillois Raoul Brygoo (1886 - 1973). Elle est également le sujet de l’une des œuvres majeures de l’École de Pont-Aven visible au Musée des Beaux-Arts de Quimper en Finistère. L’artiste Maxime Maufra (1861 - 1918) la peint vers 1893. Dans cette toile de très grande taille*, le calfatage d’un chasse-marée échoué sur les rives de l’Aven se fond dans un paysage que le peintre a souhaité résolument magnifier. Les marins et la femme qui les rejoint semblent esseulés dans cette nature grandiose où règnent l’harmonie et la paix du jour finissant. Dans cette Vue du port de Pont-Aven, Maxime Maufra nous aura invité de façon prémonitoire à réfléchir à la place et l’empreinte de l’homme au sein de la nature.

Vue du port de Pont-Aven, circa 1893
Maxime MAUFRA

Le calfatage apparaît parfois discrètement dans les œuvres des peintres de marines. On le retrouve dans cette scène également située à Grandcamp et peinte en 1896 par Franck Myers Boggs (1855 - 1926). Seul au pied d’une barque massive avec son chaudron de brai, un marin semble nous inviter à partager ses travaux. On le découvre également dans ces silhouettes penchées au pied de chaloupes dans les œuvres de Charles François Pecrus (1826 - 1907) ou de Paul Morchain (1876 - 1939). D’autres artistes auront souhaité illustrer la vie foisonnante des ports et des rivages comme le peintre russe Emil-Benediktoff Hirschfeld (1867 - 1922) qui dans une même œuvre fait se côtoyer sous les regards curieux des enfants, la tannée des filets, les travaux de calfatage et ceux des charpentiers de marine.


Grandcamp, 1896
Franck MYERS BOGGS

Charles PECRUS

Paul MORCHAIN

Emil-Benediktoff HIRSCHFELD

Quelques gravures viennent également témoigner de ce monde disparu. A Granville, Alfred Latour (1888 - 1964) saisit en 1913 cette scène portuaire où deux marins s’enquièrent des travaux futurs de leur barque. La droiture des mâts et de leurs vergues répond aux volutes des feux de cheminées et du bitume fumant. Lors de son passage en pays breton, la graveuse américaine, Mary Bonner (1887 - 1935) nous livrera le portrait d’un marin volontaire partant en sabots, boned plad** sur la tête, calfater son navire dans les fumerolles de goudron. Sans doute, l’artiste fut-elle sensible au sort peu enviable de ces hommes que ni la mer, ni la terre n’épargnaient. Si le temps évoqué par Guillaume de la Landelle où « sur les échafaudages abandonnés par les charpentiers et perceurs, cinquante, cent, deux cents calfats parfois étaient alignés travaillant de grand cœur, avec une ardeur infatigable » est révolu, quelques chantiers navals comme celui du Guip en Finistère veillent de nos jours à la sauvegarde de cette culture maritime. Et c’est avec plaisir que l’on peut y voir parfois un charpentier de marine calfater les bordés d’une coque renaissante.

Calfatage à Granville, 1913
Alfred LATOUR

Le calfateur, circa 1930 
Mary BONNER

* : huile sur toile, H. 150 ; L. 300, MBA Quimper
** : large béret porté par les marins 

dimanche 3 janvier 2021

Bonne Année 2021



La barque aux deux femmes blanches, hst circa 1900
Odilon REDON (1840 - 1916)