samedi 17 décembre 2011

Louis CYLKOW (1877 - 1934)


  
   Louis CYLKOW* naît à Varsovie en 1877 sans doute dans une famille d’origine juive. Les données biographiques sont peu nombreuses et il est difficile de dater sa venue en France. L’artiste se formera à l’Académie Julian auprès de Jules Joseph Lefebvre (1836 -1911). La rupture avec la Pologne n’est pas définitive car Louis Cylkow expose à Cracovie en 1904 avec les artistes Léopold Gottlieb (1883 - 1934), Mela Muter (1876 - 1967) et Samuel Hirszenberg (1865 - 1908). Sa carrière se fera essentiellement en France notamment en Bretagne où il s’installera pour devenir un mariniste de talent. On retrouve une première acquisition par le Musée de Nantes en 1920 : une toile représentant la baie d’Audierne le soir (ci-dessous). Elle sera suivie d’une seconde acquisition en 1925. L’artiste expose 40 œuvres aux Galeries Georges Petit en 1923 présentant des paysages bretons et vendéens. En 1928, l’artiste expose à Strasbourg.


Le quotidien nantais, Ouest-Éclair, sera un grand promoteur de son œuvre dans les années 30. Le journaliste J. Cox dira avec justesse «Un minimum de matière pour un maximum d’effet, telle paraît être la devise de Cylkow qui fait de la peinture à l’huile comme on fait de l’aquarelle». L’uniformité des œuvres de Louis Cylkow n’est en effet qu’apparence. L’artiste joue avec finesse sur les vides pour mieux révéler l’atmosphère de ses scènes. Devenu nantais d’adoption, l’artiste livrera ses pensées dans une interview accordée au journaliste Pierre Lamblin en septembre 1927 ci-dessous reproduite.


«Les lecteurs de Ouest-Éclair connaissent bien Cylkow, cet artiste scrupuleux qui consent quelquefois à sortir de son atelier un ou deux de ses tableaux pour les montrer aux Nantais. Nous disons «quelquefois» car Cylkow n'y consent pas assez souvent et c'est dommage. Il suffit cependant de voir un Cylkow dans une exposition, pour être retenu et pour trouver spontanément une correspondance. Quand vous êtes placé en face d'un paysage, d'une étude fidèle, vous dites : «Voilà la Pointe des Poulains, voilà un coin de Brière, un bout du vieux Guérande...» Mais devant un Cylkow, vous rêvez. L'artiste a fixé un moment, une image fugace, détruite d'un coup de vent - si l'on peut dire - la minute d'après. Car Cylkow s'est fait une spécialité, il peint des nuages. Il cherche des effets d'art, des symphonies en ces châteaux mirifiques qui font et défont leur forme, qui s’amassent ou qui s'étirent vers des buts incertains. II les peint, non pas de « chic » dans son atelier, mais en regardant le ciel. Il est ainsi arrivé à acquérir des données météorologiques précises ; il raconte volontiers des anecdotes ou cite des observations personnelles. Il nous reçoit dans un atelier immense où les pas et la voix prennent des sonorités étranges


- Pourquoi je me suis attaché à peindre surtout les états du ciel ? Eh bien, j'ai remarqué que tous les peintres négligeaient cette partie du paysage que je considère, moi, comme essentielle. Tenez, cela tombe sous le sens, le ciel représente toujours - en surface - la moitié ou les trois quarts d'un tableau. Pourquoi alors ne pas s'attacher à présenter un ciel vrai, un ciel vu, un ciel vivant ?...
- Mais les maîtres ?
- Cela peut, en effet, paraître extraordinaire, n'est-ce pas ; mais j'ai parcouru à peu près tous les musées d'Europe. Il m'a été facile de contrôler ce que je vous dis. Les Anciens présentent des ciels stylisés, n'ayant qu'un très vague rapport avec la nature. A l'époque de la Renaissance, il y a bien Tiépolo, Véronèse et Le Titien, mais ils conçoivent et révisent leurs ciels d'une façon purement décorative. Le même poncif servait pour toute une série de tableaux. Les Hollandais qui s'en préoccupèrent peut-être le plus sont Van Goyen et Ruysdael. Avec les temps modernes, on semble comprendre que cette partie du tableau n'est pas négligeable. Au début du XIXè siècle, l’anglais Turner donna à ses ciels un éclat extraordinaire ; le norvégien Diriks est, sans doute, l'artiste le plus proche de nous et qui – vraiment – fit du ciel un sujet. Malheureusement, il sombra lui-même dans la pure fantaisie ; c'était ingénieux, sans plus...
- …
- Remarquez que je ne dis pas, certes, qu'il n'y a pas de jolis ciels ; mais je leur reproche, en général, de n'être pas suffisamment vrais, pas étudiés, pas composés d'après des notes sincères.
- Je vois que, dans votre manière personnelle, le ciel occupe facilement les quatre cinquièmes de vos toiles…
- Oui, cela me permet de peindre de grands pans de nuages... Le ciel, ne croyez-vous pas que c'est l'âme du paysage ? Que penseriez-vous d'un portraitiste qui négligerait les yeux dans une physionomie ? La relation est la même. Le ciel, comme l'eau, d'ailleurs, est l'élément symbolique qui reflète nos états d'âme, toute notre vie intime ; n'est-il pas un peu le miroir de ce qui se passe en nous de plus secret, de plus indéfinissable ? Eh bien, mais je crois que cette raison est assez importante pour décider un artiste à regarder le ciel avec intérêt…
- …
- Je vous ai dit : le ciel et l'eau ; les deux éléments se complètent admirablement. Je suis de ceux-là qui croient qu'il suffit d'un horizon marin sur lequel se pose un décor vivant de nuages pour faire un excellent tableau… Il m'arrive d'ailleurs souvent de comparer le spectacle que nous offre gratuitement le ciel, à une magistrale harmonie des forces, des couleurs et des sons. Il y a tous les thèmes pour ceux qui savent regarder, tous, depuis le plus furieux allegro jusqu'au plus tendre cantabile en passant par l'andante le plus majestueux…
- Depuis que je connais vos toiles, j'ai toujours été frappé par ces mystérieuses transparences que vous obtenez sur vos plages où vient s'élargir la mer ; comment obtenez-vous ces effets surprenants ?
- Ma foi, je ne le sais pas moi-même… le pinceau va…
Nous voulons poser à Cylkow une autre question, mais il suit une idée.
- Vous connaissez Tristan et Yseult ? Eh bien, au 3ème acte, il y a une mesure qui peut résumer toute ma peinture, tous mes essais, toute mon inspiration, si vous le voulez bien, me vient de là…
- Je ne vous demande pas comment vous êtes devenu artiste ; on naît artiste comme on naît poète, mais où vous êtes-vous senti attiré par votre art ?
- Chez vous, dans votre Bretagne, et, pour préciser, à Concarneau… J’ai trouvé là de magnifiques sujets ; la lumière y est d'une telle intensité… J’avais étudié à Paris, dans ma jeunesse, mais j'ai beaucoup creusé par moi-même...
- La peinture moderne ? à Nantes…
- Mon avis est qu'il est fou de vouloir ressusciter en Province ce qui est mort et bien mort à Paris…
Si Cylkow n'avait pas été peintre, il serait devenu musicien il revient constamment à cet art et dit même
- La peinture, voyez-vous, est bien pauvre, il faut le reconnaître, quand on la compare à cette expression supérieure, cette expression « totale » (pour employer un terme à la mode) qu'est la musique. Elle a des ressources si prodigieuses…
Et Cylkow rêve, laissant retomber, dans l'immense atelier où la nuit commence à s'accrocher sournoisement dans les angles, un silence vivant. Aux murs, les tableaux clairs semblent autant de fenêtres ouvertes sur des horizons miraculeux. Je fais un voyage surprenant, tandis que le magicien, près de moi, sourit au filet mince qui monte de sa cigarette et va créer, plus haut, des stratus légers, paisibles et bleus…» L’artiste à la signature rouge s’éteindra en 1934 à l’âge de 57 ans.


* : Nous reprenons ici le prénom francisé de l'artiste qui devait se prénommer Ludwik ou Ludwig (traduit quelquefois dans certaines publications de façon erronée par Ludovic). Dans une correspondance de 1915, l'artiste qui écrit à David Simonsen le fera en français et sous la signature de Louis Cylkow.  

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