mardi 4 décembre 2012

Le Salon

  
   A compter des années 1850, le nombre d’artistes connaît une véritable envolée. Dans leur livre La Carrière des peintres au XIXème, Harrison et Cynthia White évoquent le nombre minimal de 3000 peintres ayant soumis leurs œuvres au jury du Salon de 1863 à Paris. Il faut imaginer comme dans l’œuvre d’Edouard Dantan (1848 - 1897) Un coin du Salon de 1880 (ci-dessous), ces dizaines d’œuvres couvrant les murs du sol au plafond. Les foules se pressent et l'art est un véritable phénomène de société.     
 

Dans un article paru dans la revue Le Voltaire, Emile Zola nous fait un commentaire savoureux du Salon de 1880 que nous reproduisons ici agrémenté de quelques clichés d'époque.

Edmond Turquet
   "Cette année, l'ouverture du Salon a remué singulièrement le monde des artistes. Depuis vingt ans que je suis les expositions, je m'aperçois qu'il n'y a pas de gens plus difficiles à contenter que les peintres et les sculpteurs. Tout à l'heure, je tâcherai de déterminer les raisons qui les rendent si nerveux. En attendant, voici les faits. Le sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts, M. Turquet, aidé de ses employés, a eu l'ambition d'attacher son nom à des réformes. C'est là un trait caractéristique ; tout nouvel administrateur qui croit tenir entre les mains la gloire artistique de la France, se trouve pris d'une fureur de zèle extraordinaire. Il rêve aussitôt de nous doter de grands hommes et il a l'étrange espoir d'en fabriquer, en prenant mesure sur mesure. Donc, M. Turquet est venu à son tour modifier le règlement du Salon. Il s'est surtout attaqué au classement des œuvres exposées ; avant lui, on accrochait les tableaux dans l'enfilade des salles, en se contentant de suivre l'ordre alphabétique ; lui, homme d'ordre, a créé quatre catégories : les artistes hors concours, les artistes qui sont de droit exemptés de l'examen du jury, les artistes qui n'en sont pas exemptés, et enfin les artistes étrangers.
 
 
Au premier abord, cela semble innocent ; il y a même là quatre groupes logiquement établis, et la mesure paraît excellente. Eh bien ! on ne peut s'imaginer le bouleversement que le classement de M. Turquet a produit. Personne n'est content, tous les peintres crient, les ateliers sont en révolution. Les peintres hors concours, ceux qui ne peuvent recevoir que la grande médaille d'honneur ou la croix, sont les mieux partagés ; car, malgré leur petit nombre, on leur a accordé presque autant de salles qu'aux artistes exemptés, ce qui a permis de mettre tous leurs tableaux sur la cimaise, en une seule rangée. La question de la place, bonne ou mauvaise, est capitale au Salon. Chaque artiste rêve la cimaise et un milieu de panneau. Cependant, les hors-concours ne se sont pas encore déclarés satisfaits. Un résultat qu'on devait attendre les a gênés, dans leur isolement. Il y a, parmi eux, des artistes démodés qui ont eu des succès vers 1840, et qui, aujourd'hui, envoient au Salon d'abominables toiles devant lesquelles le jury doit s'incliner. Lorsque ces toiles se trouvaient perdues dans la cohue de toutes les œuvres exposées, elles passaient presque inaperçues. Mais aujourd'hui que les voilà à part, très à l'aise et très en vue, écrasées par le voisinage des grands succès de l'heure présente, elles apparaissent dans leur médiocrité lamentable, presque comique. On ne trouve certainement pas parmi les non-exemptés, parmi les élèves sans talent que l'influence de leurs maîtres fait recevoir chaque année, des peintres aussi dénués de toutes qualités originales ; ce qui a fait dire avec raison que les plus mauvais tableaux du Salon sont accrochés dans les salles des hors-concours. On se doutait bien un peu de la chose, mais le résultat dépasse vraiment les prévisions. C'est peut-être même là une des conséquences les plus utiles du classement inventé par M. Turquet. Désormais, si on conserve le jury, toutes les œuvres devraient lui être soumises, car il est ridicule d'admettre qu'un peintre récompensé en 1840 ait reçu par là même un brevet de talent éternel. Vous imaginez-vous l'étonnement du public, mis en présence d'œuvres grotesques, et qu'on lui donne comme la fleur de l'école française ? Les artistes hors concours que la mode acclame aujourd'hui, sont donc très vite vexés du voisinage de ces peintres démodés qui leur rappellent qu'en dehors de l'originalité, il n'y a que vieillesse précoce. C'est la chiffonnière en haillons plantée sur le passage de la fille vêtue de soie dont la voiture l'éclabousse.
   Quant aux exempts et non-exempts, ils sont furieux contre l'administration qui les a empilés dans les salles, qui a accroché leurs tableaux jusqu'aux corniches, lorsque les hors-concours sont logés si au large. Encore les exempts, c'est-à-dire les artistes qui se trouvent exemptés de l'examen du jury par une médaille, n'ont-ils pas trop à se plaindre : leur nombre est restreint et on leur a donné des salles bien placées, où ils sont seulement un peu serrés. Mais les non-exempts, le grand troupeau, ont réellement raison de se fâcher. Si le jury les reçoit, c'est pour que l'Administration les montre au public ; or, ce n'est plus montrer des tableaux que de les entasser le long des murs à des hauteurs que les regards ne peuvent atteindre. Ils sont là comme des soldats dans des wagons à bestiaux. Et le pis est que les salles n'ont pas suffi : on a accroché des toiles en plein air, tout le long de la galerie qui règne autour du jardin.
 
 
Jamais déballage pareil n'a mis sous la lumière du soleil une misère plus triste. On dira sans doute que le jury n'a pas été assez sévère, que l'Administration s'est trouvée débordée par la quantité toujours croissante des oeuvres reçues. Cela est vrai, et je parlerai tout à l'heure de cette marée montante. Il n'en est pas moins évident que les artistes reçus se plaignent, avec raison, d'être exposés dans des conditions inacceptables, lorsque d'autres le sont dans d'excellentes conditions. Et ce n'est pas tout. Voici maintenant le groupe des artistes étrangers qui se lamente. Ces artistes prétendent que, lorsqu'ils viennent exposer en France, c'est pour se trouver en compagnie des artistes français, et non pour être relégués à part, comme cela se pratique dans les expositions universelles. Je dirai que cette plainte me paraît assez juste. Beaucoup d'artistes étrangers entendent avant tout se mesurer avec les artistes français et regardent comme un honneur de marcher dans leurs rangs. Si on les met à part, c'est comme si on les laissait chez eux. Puis, il faut bien le dire, la plupart sont médiocres, le public néglige les Salons où on les a entassés. Dans cette rage de tout diviser et de tout classifier, pourquoi ne pas exposer les peintres nés à Paris d'un côté, et de l'autre, les peintres nés en province ?
   Ainsi donc, les réformes de M. Turquet ont été fort mal accueillies. Elles n'apportent rien d'utile ; elles ont simplement fait voir le ramollissement de certains peintres hors concours, que leurs amis devraient empêcher de produire. Je ne vois aucun avantage à ces groupements, qui désorientent le public, habitué à l'ordre alphabétique ; cette année, pour trouver une toile qu'on désire voir, il faut un véritable travail, une course à travers un déluge de tableaux. D'ailleurs, si le classement est peu heureux, il ne faut pas non plus le regarder comme un désastre. C'est une tentative sans conséquence sérieuse, qui ne me paraît pas appelée à réussir, voilà tout."

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