samedi 2 avril 2016

Regards croisés : Les Chevaux

   Notre monde moderne a oublié qu'il fut construit par les chevaux. Non par ceux que nous croisons aujourd'hui, montés au hasard d'une balade en campagne ou aux abords des paddocks d'un haras. Mais par ces chevaux de trait puissants et placides, que la mécanisation rendit progressivement inutiles. Ils furent de toutes les corvées, du labour des champs au débardage des forêts, tractant les carrioles urbaines et les berlines des mines de charbon. Et que dire de leur tribut durant les guerres qui déchirèrent l'Europe ? La France recensera plus d'un million de chevaux morts pendant la guerre 14 - 18. Les hommages sont rares pour les animaux perdus ou blessés à la guerre. La ville picarde de Chipilly peut s’enorgueillir de disposer à ce titre d'un rare mémorial réalisé par le sculpteur Henri GAUQUIÉ (1858 - 1927) présentant un artilleur anglais embrassant son cheval à l'agonie (ci-dessus). Le monde maritime et fluvial fera également grand usage des chevaux. On les verra tracter sur les chemins de halage et les quais, pêcher la crevette dans les eaux froides de la Mer du Nord, ramasser du goémon sur les rivages bretons ou bien encore des galets sur la plage de Brighton (ci-dessous). 


En fidèles observateurs du monde, les peintres en feront un sujet fréquent de leurs tableaux. Plus rares seront ceux qui comme l'artiste belge Kurt PEISER (1887 - 1962), dépasseront l'iconographie animalière ou naturaliste pour dénoncer l'extrême dureté de leurs conditions. En France, cinq ans après la création de la Société de Protection des Animaux, la loi Grammont vint en 1850 punir d'amende ou de prison la maltraitance des animaux. Dans les années 1870, Edouard Roche dans son manuel sur les chevaux au titre explicite Les Martyrs du travail déplore les graves accidents et les actes révoltants qui quotidiennement se déroulent dans les rues, sur les routes ou dans les exploitations. "Les animaux de trait écrit-il, constituent une partie importante de la richesse publique. L'homme ne saurait se passer de ces utiles auxiliaires. Comment en effet, sans-eux, cultiver nos terres, comment transporter cette infinité de matériaux pour la construction de nos maisons et de nos édifices, comment exploiter nos carrières, nos mines, nos forêts, tracer nos routes, creuser nos ports et nos canaux, établir nos chemins de fer, comment enfin voyager et transporter toutes ces marchandises si diverses indispensables à nos besoins, à nos jouissances ? Les animaux de trait contribuent donc par leur travail et pour une très large part au bien-être des sociétés humaines (...). L'homme a apprivoisé et dressé pour son usage certains animaux doux et paisibles. Le cheval, le mulet, l'âne, le bœuf sont de ceux-là. Il doit donc traiter en amis, non en esclaves, ces doux serviteurs qui lui donnent toutes leurs forces, toutes leurs sueurs, jusqu'à leur vie, qui lui apportent par leur travail, par leurs fatigues, le soulagement et le bien-être".

Le peintre suédois Oscar GRÖNMYRA (1874 - 1911) illustrera dans les deux peintures ci-dessus les chevaux de trait affectés au débardage. Dans une tempête de neige, le cheval peine à traîner les grumes. Son encolure est baissée pour souligner la lourdeur du fardeau tandis que sa croupe s'enfonce dans la neige fraîche. Cette scène impressionne le peintre qui à l'instar d'un film, nous la décrit en deux tableaux complémentaires. Si le premier peut apparaître comme une simple scène naturaliste, le second illustre parfaitement le dessein de l'artiste qui souhaite nous faire partager dans ce récit la condition de l'animal.


Le peintre norvégien Harald KIHLE (1905 - 1997) illustrera fréquemment ces mêmes chevaux de trait. Dans une atmosphère hivernale, l'homme et le cheval sont ici représentés dans leur solitude respective. Le peintre souligne le même sentiment de résignation qui étreint l'homme et l'animal.


Le grand illustrateur de chevaux que fut le peintre suédois Alexander LANGLET (1870 - 1953) nous présente dans cette scène de labour, un moment rare. Celui où dans les lumières du couchant, l'homme et les chevaux se sont arrêtés pour souffler. Assis sur le mancheron de sa charrue, l'homme a-t-il été attentif à la fatigue de ses bêtes ? Ou s'est-il arrêté pour son propre repos ? Les chevaux patientent, dociles, conscients qu'il faudra vite repartir.        


Kurt Peiser illustrera avec force et sensibilité le sort des chevaux de halage. La peinture ci-dessus se déroule sans doute dans le port d'Anvers que l'artiste décrira souvent. La scène est brutale ; le cheval se cabre sous le poids de la charge et on l'entend hennir. L'animal asservi disparaît derrière son harnachement, prisonnier des brancards qui l'enserrent. Les rênes dans les mains, l'homme ne porte pas attention à la bête. Seule lui importe l'avancée de l'attelage. Dans d'autres peintures, Kurt Peiser associera souvent le destin des charretiers et de leurs chevaux unis dans la même misère.


Le peintre norvégien Gerhard Morgenstjerne MUNTHE (1875 - 1927) présente ici une scène typique des plages des Pays-Bas où il fera toute sa carrière. En cette fin de XIXème, les bateaux de pêche à fond plat appelés bomschuit sont en automne hivernés en haut des dunes de Scheveningen à La Haye. Plusieurs attelages tirent les lourds bateaux posés sur des billes de bois. Le peintre hollandais Anton MAUVE (1838 - 1888) illustrera une scène identique dans le tableau ci-dessous. Dans les deux tableaux, la résignation apparente des chevaux répond à l'énormité des bateaux massifs situés en arrière-plan.      



C'est une autre scène de plage que le peintre danois Niels Pedersen MOLS (1859 - 1921) nous offre enfin. Sur les rivages de Sønderho au Danemark, le cheval vient de tracter une cabine de plage.
Durant le XIXème, ces cabines dites hippomobiles fleuriront sur tous les rivages de la Normandie à la Scandinavie, assurant aux premiers bains de mer la décence imposée par l'époque. Comme sur l'image ci-contre du photographe René DESCLÉE (1868 - 1953) prise en 1893 sur la plage belge de Middelkerke, les chevaux assuraient alors le va-et-vient des cabines au gré des marées de ces plages aux fonds plats et sableux.

dimanche 20 mars 2016

Louis CYLKOW (1877 - 1934)

   Nous complétons la notice biographique de Louis CYLKOW de ces grands paysages marins que l'artiste affectionnait. 




dimanche 3 janvier 2016

Charles GUILLOUX (1866 - 1946)



   Charles GUILLOUX a vingt ans quand les bases du Symbolisme sont posées dans le fameux article de Jean Moréas (1856 - 1910) paru le 18 septembre 1886 dans Le Figaro. Né le 15 décembre 1866 à Paris, il est de formation scientifique et intègre la Bibliothèque Nationale en tant qu’employé. On peut s’interroger sur ce qui déclencha sa vocation artistique ? Le jeune homme découvre surement la peinture dans les Salons qui attirent le tout Paris. Il adopte une démarche scientifique se nourrissant de lois sur la perspective ou de celle sur le contraste simultané des couleurs. En 1891, il expose pour la première fois au Salon des Indépendants où il est immédiatement remarqué par le critique d’art et collectionneur Roger Marx (1859 - 1913). 



L’année suivante, le critique Charles Fuinel évoque sa présence au Salon en des termes flatteurs : « Un impressionnisme modéré auquel appartiennent les meilleures toiles du Salon des Indépendants, en particulier les marines de M. Alphonse Osbert et les paysages de M. Charles Guilloux. Qui n'a admiré ce merveilleux Couchant sur la mer, de M. Alphonse Osbert ? Une mer agitée et pailletée d'or, une dune violette, un sable gris au premier plan et à l'horizon le soleil jetant toutes les irisations de sa lumière sur cette symphonie en jaune, en violet et en gris ; d'un côté, les ombres du soir déclinent dans un demi-jour cendré, de l'autre, les rayons de la lumière solaire se multiplient avec une aveuglante richesse sur les facettes innombrables des flots. Plus poétiques encore dans leur étrangeté sont les paysages de M. Charles Guilloux. De l'eau, des arbres et des ciels. Mais quelle transparence dans ces eaux, quels contours majestueux dans ces arbres funambulesques, quel plein air dans ces ciels ! Trois couleurs suffisent à la palette de M. Guilloux, mais il les module avec une habileté dont le charme est certainement dans l'absence de toute convention de détail et dans l'art avec lequel il sait rendre ces trois choses reposantes le ciel, les arbres et l'eau. Demandez-lui le secret de ces poésies qui s'appellent L'allée d'eau, L'Hyperboloïde, Calme rose, Funérailles héroïques, et il vous répondra peut-être que la nature agit sur nos sensations par masses compactes plutôt que par le fini des détails. Il aura ainsi exprimé toute la théorie de l'école impressionniste, et il sera bien près d'avoir atteint la vérité artistique s'il ajoute que le plein air en est la condition. »


Charles Guilloux expose dans les salons symbolistes et indépendants belges durant les années 1893 et 1895. Sans doute séduit par son œuvre originale, le galeriste Louis Le Barc de Boutteville (1837 - 1897) présente en avril 1896 une rétrospective de l’œuvre de l’artiste dans sa galerie parisienne. Charles Guilloux peint en Bretagne et en Normandie. Il réside avec son épouse Anne à la Frette-sur-Seine. Ce bord de Seine sera l’occasion pour l’artiste de peindre ces emblématiques soleils couchants aux rayons tentaculaires. 



André Mellerio (1862 - 1943) dans son livre de Le Mouvement Idéaliste en Peinture citera l’artiste dans les paysagistes néo-impressionnistes aux côtés d’Armand Guillaumin (1841 - 1927) et de Maxime Maufra (1861 - 1918). « Chez M. Guilloux, le parti pris décoratif est plus accentué. Il fut donné de contempler aux Indépendants en 1892 une série d'œuvres significatives à ce point de vue : L'Allée d'eau, Calme rose, etc. Dans ces paysages demeuraient seulement les configurations presque réduites à un schéma géométrique du sol, de l'eau, des arbres, des nuées. L'ensemble des teintes formait une harmonie donnant l'exquis du rêve. Cependant qu'au fond subsistait une sensation de réel, d'où se dégageait une émotion ou calme ou tourmentée qui saisissait et pénétrait. Peut-être y a-t-il là, pour une personnalité d'artiste, une façon nouvelle et particulière d'envisager la nature et d'en concevoir la représentation, tout en lui conservant son impression directe ?»


La peinture de Charles Guilloux pour reprendre les termes de Jean Moréas, "vêtit l’Idée d’une forme sensible". Il est plaisant de voir que l’aboutissement de cette quête aux accents scientifiques tint en une œuvre colorée et si poétique. Un "doctrinaire impénitent"* qui nous laisse sans doute in fine en marge des courants, une invitation très personnelle au rêve et à la méditation. A l’âge de 80 ans, l’artiste s’éteint en 1946 dans la ville de Lormes dans la Nièvre.





* : In Dictionnaire des Petits Maîtres de la peinture 1820 - 1920, Gérald Schurr & Pierre Cabanne, Les Éditions de l'Amateur, 2008 

vendredi 1 janvier 2016

Bonne Année 2016


Anonyme, circa 1900 
École scandinave

dimanche 22 novembre 2015

Richard BASELEER (1867 - 1951)





« La première fois que Richard Baseleer exposa son œuvre complète à la chapelle du canal Falcon, (…) ce fut une révélation pour nous tous qui, pourtant, avions suivi de près le développement de son talent. Un homme se dressait devant nous, un homme doué et inspiré, qui s'exprimait en une langue originale, une langue à lui. En des toiles nombreuses, il extériorisait et sa propre individualité, et ses rapports avec le monde ambiant. Pourtant, le grand public n'y vint pas ou n'y comprit rien. Ce qui était dit en ces toiles se trouvait en opposition formelle avec les idées et les sentiments des autres peintres, avec tout ce que le goût du jour avait imposé et mis à la mode, avec ce que l'on voyait ordinairement aux expositions. Baseleer voyait, sentait d'une façon toute autre que ne le faisait la majorité de ses concitoyens et il voulait autre chose qu'eux. Ce n'est donc pas par miracle qu'il ne fut ni compris, ni apprécié. Il est aisé de dénigrer ceux qui, en certaines périodes d'art, cherchent à se frayer des voies nouvelles. En ennemi se dresse tout d'abord devant eux, un public ignorant, aveuglé par le succès du jour, se laissant mener par des critiques qui ne savent et ne peuvent mieux faire, qui oublient que, suivant les paroles d'Ernest Hello, leur seul devoir consiste à «faire justice, comme Hercule». Ils peuvent, ensuite, compter sur les sentiments d'inimitié de leurs collègues, les peintres, qui les combattront sans miséricorde et les feront méconnaître. En effet, ceux qui tenteront de réaliser des penseurs originaux, ou qui auront une vision nouvelle de l'univers, seront traités de poseurs, et leurs œuvres de mystifications, par l'indifférence ignorante d'un public guidé par des jugements injustes, lourds et prétentieux, d'une mauvaise foi évidente et brutalement exprimés. En un mot : tout le monde courra sus à ces chercheurs. A peu de chose près, il en fut ainsi pour R. Baseleer. Remarquons-le ici, pour que ceux qui viendront après nous, sachent en quel marasme l'art pictural végétait en Flandre de nos jours, quoiqu'il n'y ait aucun pays, en ce moment, qui puisse se glorifier d'un nombre aussi grand d'artistes véritables. 
Baseleer, comme les autres, fut combattu d'une façon déloyale. La moquerie et l'esprit de dénigrement se liguèrent. Son talent fut nié, son activité méconnue, on n'épargna pas même sa vie privée. Ses œuvres ne furent pas admises à certaines expositions, où pourtant nous vîmes s'étaler à la cimaise des choses monstrueuses, dont le souvenir même s'est effacé en nous. En vérité, on eût dit que l'on voulait rendre le travail, c'est à dire la vie impossible à ce peintre. N'est-ce pas là le calvaire de tous ceux qui, à notre époque, en art ou en littérature, pensent et sentent d'une façon originale, de tous ceux qui sont plus ou moins des précurseurs ? Ils ne seront appréciés tant que le grand public ne les aura pas reconnus, ce qui, parfois, peut tarder longtemps. Par ce fait, l'artiste conscient de son talent et des devoirs qui pèsent sur lui, l'homme qui veut se créer sa propre voie, sans faire des conversions au goût du jour et sans se résoudre à ces agissements équivoques, qui sont comme autant d'infidélités dont on se rend coupable envers soi et envers son art, devra se tenir, durant ses plus belles années, éloigné de son labeur, pour soutenir journellement, pour lui et les siens, la terrible lutte pour la vie. Il est vrai, cela ne diminuera en rien sa gloire future, mais cette gloire ne sera qu'un « soleil des morts » et il aurait mieux valu qu'elle eut égayé la vie de l'artiste de quelques doux rayons. Elle lui aurait procuré la joie et la lumière ! Elle aurait eu pour conséquence directe ce bonheur domestique qui augmente le pouvoir créateur et rend le travail plus joyeux. 



Baseleer est un peintre. Cela seul nous le rend déjà sympathique, quand nous voyons tant d'autres artistes qui ne peuvent et par cela même, ne veulent pas peindre. C'est un peintre de paysages, qui s'est fait un devoir d'analyser et de rendre avec conscience l'état de l'atmosphère. Il peint presque toujours l'aube, le midi ou le crépuscule. Tantôt c'est à l'aube; une atmosphère aux tons violets et noirs repose sur l'eau, en attendant qu'au loin le soleil se lève pour y susciter d'autres tons et d'autres transparences; tantôt c'est l'heure du midi qui, en une gloire de lumière, fait vibrer toutes choses ; enfin, plus loin encore, c'est le crépuscule : tout s'assombrit et le soir se fait. Ce qui vous frappe partout ce sont les jeux de lumière, les multiples transformations des couleurs : un flamboiement, une fanfare de mille teintes, un incendie, un brasier, un scintillement, une trépidation de couleurs qui se meurent dans le lointain, en reflets d'eau et de ciel doux et veloutés. C'est partout l'extériorisation consciente de l'eau transparente et de l'atmosphère blonde de notre pays. Etant donné le caractère de l'œuvre même - le dessin de Baseleer reste sommaire. D'un coup d'œil, en impressionniste dirais-je, il a la vision du paysage et il tâche ensuite de rendre ce qu'il vient de voir. Le sol - un seul et simple plan - un ciel au-dessus, et voilà le tableau ébauché. C'est alors que commence, en somme, la grande besogne pour l'artiste, l'amant de la nature, qui veut faire valoir chaque teinte et chaque nuance. Du moins c'est ainsi que je me le figure et ce doit bien être cela : il s'agit alors de régler, d'ordonner toutes les teintes auxiliaires, les variations des reflets et les valeurs respectives de la lumière. Il analyse l'aspect sans cesse modifié de l'eau qui coule ou reflue, toujours mobile et changeante. Il étudie les digues, l'herbe, les arbres, en même temps que leur couleur, comparée à celle de l'eau, il peint l'herbe et les roseaux, les « schorren » c.à.d. les terres  d'alluvion le long du fleuve et les pâturages, que l'eau inonde et abandonne tour à tour, laissant derrière soi, sur la boue argileuse, de nouvelles couleurs variées. Partout l'on sent - et ceci surtout doit nous faire aimer cet artiste, le respect et l'amour de la beauté des choses réelles. L'œuvre de Baseleer me paraît semblable à celle d'un bon poète qui chanterait simplement avec tout son cœur et toute son âme, sans rhétorique et sans édifier de système, parce qu'il est heureux de l'émotion que lui procure la matière dans toute sa prodigieuse splendeur. 


L'évolution du talent de Baseleer s'effectua très lentement. Sa certitude ne s'affirme pas brusquement. Sa conception de la vie ne se fit pas connaître immédiatement. Toujours plus confiant dans le but de ses efforts que dans le résultat obtenu, il ne fit jamais de concessions au goût régnant qui aurait pu diminuer la justesse de ses observations des frissonnements de l'atmosphère et des dégradations de la lumière; il exerce, au surplus, sur tout ce qu'il produit une bonne et saine faculté de critique. Cela l'entraîne même si loin qu'une œuvre, dignement appréciée, ne peut encore le satisfaire. Nous l'avons entendu dire, maintes fois devant un tableau de réelle valeur, qui nous semblait achevé : « Non, ce n'est pas là ce que je voulais. Je vais m'y remettre. » Vraiment, en entendant ces paroles, nous sentions la crainte nous saisir de le voir gâcher son œuvre, subjugué par la vision qu'il s'en faisait. Chez d'autres cela se passait trop souvent ainsi. Nous étions stupéfaits, plus tard, de revoir l'œuvre plus belle, plus grandiose, et nous devions reconnaître que ce peintre avait des guides plus sérieux que nous autres, admirateurs enthousiastes. En effet, ne confronte-t-il pas chaque jour, chaque heure ses œuvres avec les choses et les éléments même qu'il veut peindre, avec la mer ou le fleuve, avec les digues ou les pâturages, quand l'aube, le crépuscule ou la nuit les couvre ; il y mêle sa tristesse, sa peine, sa joie ou son bonheur. Baseleer chante, en un poème panthéiste, la nature et soi-même comme centre, l'étincelle divine qui anime le tout. Je le vois s'efforcer à rendre avec amour toutes les combinaisons multiples de la lumière et de l'ombre et leur mirage dans l'eau et dans l'atmosphère, se hâtant fébrilement, car le moindre petit nuage, se détachant au ciel, viendrait anéantir son effet. Il doit vivre de cœur et d'âme quelques instants sur le lieu où il s'est senti impressionné ; et plus tard, dans son atelier, cette impression doit l'agiter longtemps pour lui permettre de fixer sur la toile, pleine de vérité, magnifiquement et splendidement tous ses documents comme autant de choses à lui. Le Bas-Escaut, voilà le titre que Baseleer a donné à une grande partie de son œuvre. Le Bas-Escaut, c'est à dire les digues, les « schorren » et le fleuve lui-même avec ses vagues agitées ou calmes, le flux ou le reflux. L'on a déjà l'impression de la mer devant cette large et grandiose étendue d'eau, avec son horizon infini et son immense ciel nuage. Sous ce ciel l'eau s'agite continuellement, clapotant contre les digues, les rongeant avec une fureur sans cesse renouvelée, dont on trouve partout les traces. Baseleer, le peintre des grands espaces d'eau, doit être en même temps un peintre de ciels. Le contraire serait inconcevable. Pour pouvoir ressentir ce qu'il y a de grandiose en ces toiles qui, comme je l'ai dit plus haut, forment un seul aspect, rapide et unique de la réalité, il faut aussi que nous les voyions et sentions d'un seul coup, en leur ensemble. Toutes les couleurs, tous les mirages se complètent, s'unifient, s'influencent les uns les autres. Il y a tant d'unité en ces toiles qu'un intime du paysage nous pourrait dire l'heure de la journée, à voir la fuite des nuages, l'aspect de l'eau avec la brume chaude, délicate et subtile ou la couleur de la boue. 


Les œuvres de Baseleer nous donnent la certitude qu'à chaque instant ce peintre, en véritable artiste qu'il est, sent croître, en face d'un seul et même paysage, un autre sentiment, une autre pensée. - Est-ce que les aspects de la vie, qui se modifie et change sans cesse, ne sont pas infinis ? Il possède à un haut degré le don de ravir à tout moment à la matérialité, qui semble toujours uniforme, une nouvelle et précise image où la vie se concentre. Il est naturel que Baseleer finirait par se préoccuper de l'homme travaillant et peinant au milieu des choses qu'il avait déjà rendues avec tant d'amour. En ses œuvres récentes la figure humaine prend plus de place. Le peintre s'occupe de la vie des pêcheurs, de ses altitudes, de ses gestes rudes et frustes, des frissonnements et des vibrations de lumière sur son visage et sur ses habits. Ceci se laissait  deviner dès les premières œuvres et il semble aujourd'hui vouloir y consacrer un cycle spécial, La Vie de Pêche, dont il a déjà exposé trois pastels : Ramer, Amarrer et Démarrer. A différents instants du jour, il nous montre des silhouettes de pêcheurs en plein travail, qui font tâche sur les harmonies vibrants d'un ciel mouvementé. Pour résumer maintenant mes idées sur R. Baseleer et son œuvre, je dois dire, tout d'abord, qu'une grande pensée l'anime. Il a voulu rendre sa région favorite comme il l'a aimée, dans la gloire des saisons qui se suivent. Il a voulu rendre cette atmosphère blonde de notre pays qui paraît toujours embrumée par les vapeurs fluides qui s'exhalent des fleuves et des pâturages. Il a voulu nous donner une vision complète de cette région avec son fleuve et ses accalmies, ses bruits et ses fureurs, l'Escaut avec ses multiples variations de teintes, vert, bleu, gris, presque blanc, puis rouge, orange et jaune, et, sur tout cela, la fuite des nuages, blancs et pourprés, et, au loin, l'éternel tapis émeraude des gazons luxuriants ou la végétation primitive des Schorren. Il a rendu tout cela avec un instinct merveilleux, une logique peu commune, d'une manière toute simple, dépourvue de trucs, parce qu'il possède une vision directe des choses. Et pour le caractériser d'une façon plus générale encore, je dirai, enfin, que toute son œuvre constitue l'étude de la journée en notre pays, étude qu'il complète continuellement. Baseleer chante, avant tout, les heures qui vont de l'aube au soir. On pourrait suivre logiquement ses tableaux du matin, où la lumière du soleil tremblote sur le fleuve, en hésitant encore, jusqu'à ce que le soir vienne et la nuit endeuillisse toute chose ; alors les mâts et les navires s'enfoncent dans l'obscurité et les arbres se dressent sur la rive, effrayants et pleins de mystère. Tous ces tableaux sont des moments d'une seule et même vie. Baseleer les chante l'un après l'autre, d'après le caprice de son tempérament, mais ils n'en restent pas moins des strophes d'un seul et même chant où ils trouvent leur place logique. Ce chant est un poème panthéiste, fort, puissant, émotionnant, et modulé avec conscience. »

Victor de Meyere (1873 - 1938), revue mensuelle illustrée l’Art Flamand & Hollandais, 1905.