mardi 23 décembre 2025

A notre fils, Laurent


Le petit pêcheur, 1884 
Otto HASLUND (1842 - 1917)

mardi 4 novembre 2025

1/2. Regards croisés : le halage



Le Chemin de Halage - Quimper

Nul ne se souvient aujourd’hui que les chemins de halage, avant d’être des lieux de promenades prisés, furent le théâtre d’une grande misère humaine. Activité immémoriale pratiquée sur tous les continents, des rives du Nil aux fleuves d’Asie, le halage vit des hommes, des femmes et même des enfants, tirer contre les courants et les vents, de lourds navires et chalands à la seule force de leur corps. En France, malgré la loi Freycinet de 1879 interdisant le halage, dit à col d’homme, la pratique se poursuivra longtemps avec l’aide des chevaux, des mulets et des bœufs avant que le touage puis, la propulsion des navires, ne viennent progressivement mettre un terme à ce qui fut sans conteste pour les haleurs un supplice. 


Halage de chalands sur le canal de la route de Yotsugi, gravure 1857
Andô HIROSHIGE (1797 - 1858)

Le rapport du Congrès international de navigation, tenu à Bruxelles en 1898, nous éclaire sur la vision du halage en cette fin de 19ème : « Lorsque le halage a lieu à col d’hommes, il est généralement opéré par les membres de la famille du batelier. On peut considérer que le concours de deux adultes est nécessaire pour tirer un bateau portant 70 tonnes et que le parcours moyen effectué dans ces conditions est de 1,5 km à l’heure, ce qui, pour un salaire de fr. 0,3 par personne, correspond à un prix de revient de : 0,3 x 2 / 1,5 x 70 soit fr. 0,0057 par tonne kilométrique. Les chevaux opérant la traction appartiennent pour le plus grand nombre à des haleurs professionnels qui traitent à forfait avec le batelier pour toute la longueur du trajet à parcourir. Les chevaux des cultivateurs et fermiers de la région sont utilisés également dans la mesure de ce que permettent les travaux agricoles. Certains bateliers, propriétaires de grands bateaux, ont des chevaux de halage qu’ils logent à bord, mais le cas est exceptionnel. Un bateau portant 280 tonnes est tiré par deux chevaux ; en 47 heures, il parcourt en remonte et 14 heures en descente, la distance de 24,104 km comprise entre l’écluse n° 12 et la Sambre (...) Pour la distance de la Sambre à l’écluse 12, le prix du halage est de fr. 9.00, soit : 9.00 / 70 x 24,104 soit fr. 0,00553 par tonne kilométrique. » Le labeur des hommes et des chevaux est ici crument ramené à un prix de traction de la tonne kilométrique. Dans ce froid calcul, on notera que deux adultes tractant pendant une heure un navire de 70 tonnes n’auront parcouru que la modeste distance d’un kilomètre et demi. Voilà qui résume la triste condition du haleur dont le sort n’est pas sans rappeler celui des antiques galériens. 


Les artistes, peintres et sculpteurs, seront nombreux à illustrer le halage. Si ces corps sanglés et ployés sous l’effort seront parfois à la source d’œuvres esthétisantes, ce sont bien des sentiments d’indignation et de compassion qui pousseront les artistes à en représenter la brutalité. 


L'Alzaia, 1864
Telemaco SIGNORINI (1835 - 1901)

De façon emblématique, cette critique sociale sera illustrée pour la première fois dans une œuvre de grand format ayant pour cadre les rives de l’Arno près de la ville italienne d’Empoli. Telemaco SIGNORINI (1835 - 1901) la réalise en 1864 sous le titre de L’Alzaia. Des hommes penchés, retenus par des cordages tirent, de tout leur poids, un navire que l’artiste volontairement occulte. Le peintre centre son sujet sur ces hommes attachés, les bras ballants, le regard tourné vers le sol, unis et seuls à la fois dans la souffrance physique. Les plis des chemises sous la traction des cordages laissent aisément deviner la lacération des torses. Au loin, un père et sa fille, bourgeoisement vêtus, détournent le regard, aveugles au sort des haleurs. Interdite en Italie au regard de sa dimension politique, la peinture recevra pourtant en 1873 un prix à l’Exposition Universelle de Vienne. 


Les haleurs de la Volga, circa 1870 
Ilia RÉPINE (1844 - 1930)


Peut être inspiré par cette œuvre de Signorini, le peintre russe Ilia RÉPINE (1844 - 1930) crée une toile au succès retentissant dans toute l’Europe et qui sera acquise par le Grand-duc Vladimir Alexandrovitch de Russie (1847 - 1090). Appelée Les haleurs de la Volga, l’œuvre démarrée vers 1870 va nécessiter trois années de travail à l’artiste. Longue de près de trois mètres, elle reprend l’horizontalité de L’Alzaia mais nous fait cette fois regarder de face la misère des bourlakis, ces haleurs aux visages noircis et aux habits en lambeaux, asservis au pire esclavage. Pour mieux dénoncer la cruauté de la scène, le peintre oppose l’extrême pauvreté des hommes à l’ornement précieux de la rasshiva, cette embarcation typique de la Volga. Comble de la fatalité, un remorqueur s’éloigne au loin laissant les hommes à leur condition. Seul, le plus jeune d’entre eux se dresse espérant échapper par son regard à son destin. Le tableau, également présent à l’Exposition universelle de Vienne de 1873, y obtient une médaille d’or.


Le Haleur , 1890
Théodore VERSTRAETE (1850 - 1907)

Haleur au tournant de la Sambre

Pierre PAULUS (1881 - 1959) 

 

D’autres peintres illustreront le haleur dans la solitude de sa souffrance. Les artistes réalistes belges Pierre PAULUS (1881 - 1959) et Théodore VERSTRAETE (1850 - 1907) adoptent un même point de vue : un haleur, de dos, tracte un navire absent, les bras tombants ou joints comme ligotés à l’instar d’un condamné. Leur compatriote Georges BUYSSE (1864 - 1916) dans Le haleur en automne adopte une vue latérale où dans un cadre bucolique aux couleurs chaleureuses, un haleur courbé à l’extrême tire péniblement sa charge. En arrière plan, un batelier paraît interpellé à la vue de cette scène si rude en cette douceur automnale. Les pieds nus, la tête auréolée par les reflets aquatiques, le bras porté au front comme un homme qui se signe, le haleur acquière ici une dimension christique. Le chemin de halage est un véritable chemin de croix et nous sommes ce batelier impuissant regardant la souffrance du Fils de l’homme.


Le Haleur en automne
Georges BUYSSE (1864 - 1916)


Mais le halage est aussi le partage d’une peine commune, le temps d’une solidarité où chacun va peser de tout son poids et tirer de toutes ses forces pour gagner les quelques mètres à venir si proches et si lointains à la fois. Le peintre belge Pol VAN DE BROEK (1887 - 1927) va parfaitement illustrer cette fraternité dans l’épreuve. Dans un paysage tourmenté par les vents, les deux haleurs aux postures et courbures identiques, se confondent pour ne plus faire qu’un dans l’adversité. De façon distincte, Jules ADLER (1865 - 1952) dans une étude préparatoire à sa très grande toile de 1904, Les Haleurs, célèbre la force collective du groupe. Avec une même inclinaison mais de façon dispersée, les haleurs deviennent dans l’effort une masse soudée que l’on pressent bientôt victorieuse de l’épreuve. 


Les Haleurs
 Pol VAN DE BROEK (1887 - 1927)

Etude pour les haleurs
Jules ADLER (1865 - 1952)


A suivre

2/2. Regards croisés : le halage

Le peintre belge Camille BARTHELEMY (1890 -1961) évoque un autre type de communion dans une toile de 1920. Celle de deux haleurs sanglés partageant le sort d’un cheval de trait. L’artiste nous interpelle avec force dans cette œuvre au réalisme militant où les haleurs sont devenus des bêtes de somme à l’égal du cheval. Entravés, ou de façon plus juste enchaînés, comme le suggèrent les mains jointes dans le dos du haleur de bleu vêtu, les hommes et le cheval vivent un même bagne. Là aussi, l’artiste occulte volontairement l’objet du halage pour se centrer sur la souffrance de ces forçats. Comme Ilia RÉPINE, d’autres artistes vont choisir de regarder en face et à hauteur d’homme la brutalité du halage. Dans les peintures de Paul Maurice MAILLARD (1888 - 1975), de Bernard BOUTET De MONVEL (1881 - 1949) ou dans la gravure de Maurice LANGASKENS (1884 - 1946), les visages, pétris de fatigue et de lassitude, les corps et les têtes baissés sont autant d’expressions de douleur. En arrière plan, les proues sombres des lourdes péniches nous font comprendre la fatigue de ces hommes dans ce combat si inégal. 


Scène de halage, 1920
Camille BARTHELEMY (1890 - 1961)

Les Haleurs
Paul Maurice MAILLARD (1888 - 1975)

Les Haleurs, 1906
Bernard BOUTET De MONVEL (1881 - 1949)

Les Planches murales, lithographie 1923
Maurice LANGASKENS (1884 - 1946)

Si le halage fut essentiellement pratiqué le long des canaux, rivières et fleuves, il sera également largement présent dans le monde maritime des ports et des rivages. Le peintre français Victor TARDIEU (1870 - 1937) dans une œuvre de 1903, captée sur les docks de Liverpool, nous en livre un témoignage. Dans l’effervescence du port, quatre haleurs traversent la scène dans l’indifférence générale. Deux d’entre-eux nous regardent fixement sans que l’on sache s’il s’agit d’une réprobation ou d’un appel à la compassion. Présente dans la célèbre collection de Sergueï Chtchoukine (1854 - 1936), l’œuvre Les Mariniers de Lucien SIMON (1861 - 1945) illustre le sort peu enviable des marins qui, après la pêche, doivent  péniblement échouer leur bateau. On retrouve ces mêmes pêcheurs dans un dessin à l’encre de Georges MARONIEZ (1865 - 1933), croqués sur les quais de Boulogne-sur-Mer durant la Grande Guerre. Enfin, dans une vue particulièrement originale où l’effort des hommes envahit la toile, le peintre Emile GUILLAUME (1900 - 1975) illustre parfaitement la rudesse du halage. 


Liverpool, haleurs à l'aube, 1903
Victor TARDIEU (1870 - 1937)

Les Mariniers, circa 1897
Lucien SIMON (1861 - 1945)

Marins à Boulogne-Sur-Mer, circa 1914
Georges MARONIEZ (1865 - 1933)

Les Haleurs
Emile GUILLAUME (1900 - 1975)

Les haleurs seront également un sujet fréquemment choisi par les sculpteurs qui mettront en scène leur force physique et la pénibilité de leur travail. Le belge Victor DEMANET (1895 - 1964), les français Georges VIVENT (1871 - 1949), Lucien FENAUX (1911 - 1969), Louis HERTIG (1880 - 1958) ou l’allemand Bernhard HOETGER (1874 - 1949) nous laissent des œuvres saisissantes où des hommes sanglés ploient sous l’effort. Jules HALKIN (1830 - 1888) dans une sculpture de 1885, toujours visible à Liège, et Constantin MEUNIER (1831 - 1905), dans un bronze de 1901, Le Haleur de Katwijk, honoreront également les chevaux, compagnons d'infortune du halage. Les œuvres où les femmes et les enfants apparaissent sont plus rares. Le talentueux dessinateur Georges DORIGNAC (1879 - 1925) y remédiera dans le fusain Les Haleuses daté de 1912, soit près de 30 ans après la loi Freycinet. 


De haut en bas et de gauche à droite
Les Haleurs, 1909  - Georges VIVENT (1871 - 1949)
Les Haleurs - Lucien FENAUX (1911 - 1969)
Les Haleurs, épreuve - Victor DEMANET (1895 - 1964) 
Les Haleurs, Solidarité - Louis HERTIG (1880 - 1958)
Le Haleur - Bernhard HOETGER (1874 - 1949)
Les Haleurs - Victor DEMANET (1895 - 1964) 

De gauche à droite
Le Cheval de halage, 1885
Jules HALKIN (1830 - 1888)
Le Haleur de Katwijk , 1901
Constantin MEUNIER (1831 - 1905) 

Les Haleuses , fusain 1912
Georges DORIGNAC (1879 - 1925)

Ce ne sont que dans les années 1930 que disparaitra en France le halage à col d’homme ou dit - à la bricole, du nom du harnais qui enserrait les épaules et les torses. Les chevaux disparaitront à leur tour pour laisser aux chemins de halage leur vocation actuelle et définitive de paisibles chemins de promenade.  


Haleurs , 1912
Georges DORIGNAC (1879 - 1925) 


dimanche 24 mars 2024

Lea IGNATIUS (1913 - 1990)



   Lea Jännes naît le 26 octobre 1913 à Helsinki en Finlande. Le pays est alors sous souveraineté russe et la révolution de 1917 lui permettra bientôt d’acquérir son indépendance. Seconde d’une fratrie de quatre enfants, Lea grandit dans une famille bourgeoise et lettrée résidant dans le manoir d’Athalia situé dans la ville de Lohja, à l’ouest d’Helsinki. Sa mère Toini (1884 - 1942) est professeur de langues et traduira en finnois de nombreux ouvrages. Son père Juho (1880 - 1964), Directeur de Lycée, deviendra un homme politique influent du monde agricole. La famille dont le patronyme est Genetz, conservera celui de Jännes, nom d’auteur du grand-père paternel Arvid (1848 - 1915), poète, linguiste mais aussi sénateur dans les années 1900. 



Dans les années 1930, Lea débute ses études artistiques à l’Université d’Helsinki auprès des peintres Väinö Blomstedt (1871 - 1947) et Erkki Kulovesi (1895 -1971). Elle parfait son apprentissage à l’École des Arts et Métiers de 1933 à 1936 et fait ses premiers pas comme illustratrice. L’artiste se marie le 6 mai 1939 avec Reino Ignatius (1913 - 2001). Ingénieur, il fera toute sa carrière dans l’industrie sucrière à Vaasa. Le couple aura trois enfants : Elina, qui inspirée par sa mère, deviendra plus tard également graveuse, Heli et Eeva. Le 5 juillet 1942, la mère de Lea bénévole dans l’armée meurt tragiquement dans une embuscade des troupes soviétiques. 



La guerre passée, l’artiste débute véritablement sa carrière à Vaasa. Sa première exposition se tient à l’automne 1948 à Helsinki. Lea poursuit sa formation dans les années 60 à Salzbourg puis à Paris dans les années 70. Elle ne cessera dès lors d’exposer et deviendra l’une des grandes graveuses de Finlande. Ses œuvres sont aujourd’hui présentes dans de nombreux musées et collections à commencer par l’Ateneum à Helsinki qui référence plus de 70 gravures de l’artiste. 



Dans les années 80, l’artiste produit des gravures épurées aux atmosphères mélancoliques inspirées par la lumière et le calme des rivages et forêts scandinaves. Dans ces œuvres, des lunes suspendues veillent sur des eaux à la quiétude sépulcrale. La présence discrète d’un oiseau, d’une voile, d’une barque au loin vient souligner la place dérisoire du vivant dans une nature minérale et aquatique. Des gravures abstraites viendront compléter cette œuvre à l’esthétisme si précieux et sensible. 
Lea Ignatius s'éteint le le 27 juin 1990 à Lohja à l’âge de 77 ans.





dimanche 6 août 2023

Marines

   Avec leurs peintures, dessins et gravures, les artistes nous auront transmis de précieux témoignages sur le monde maritime. Cette importante iconographie qui naît véritablement au 16ème siècle, nous a permis de mieux appréhender d’un point de vue historique, ethnographique et culturel, la vie des ports, des marins et de leurs navires, sans oublier les grands moments de l’histoire navale. De façon réciproque, il est parfois nécessaire d’aller puiser dans la culture maritime pour éclairer l’art. La connaissance de la mer, de l’architecture navale, du monde de la pêche ou de celui de la batellerie, s’avèreront des atouts précieux pour en premier lieu, dater et situer une œuvre et au-delà, pour mieux cerner la démarche artistique de son auteur. En voici deux exemples.

Récemment, un débat est apparu sur les réseaux sociaux autour de deux peintures de l’artiste américain John Singer Sargent (1856 - 1925) détenues par le Gilcrease Museum à Tusla dans l’Oklahoma. Les titres explicites, On the Coast of Brittany, nous renvoyaient au passage de l’artiste en pays breton en 1878. 

On the coast of Brittany
John SINGER SARGENT

On the coast of Brittany, 1878
John SINGER SARGENT

Pourtant, de nombreux indices viennent contredire cette localisation avec, en premier lieu, l’échouage des bateaux. Cette pratique courante en Manche et en Mer du Nord, était nettement plus rare en Bretagne compte tenu de la topographie du littoral et de l’existence de ports. Plus déterminante encore est la présence sur les flancs des bateaux de dérives latérales rectangulaires, d’une grand-voile ferlée sur la corne, point d’amure relevé, et de longs pavillons flottant en tête de mât (détails ci-dessous). 


Ces particularités nous renseignent de façon précise sur l’origine des embarcations. Il s’agit ici de bateaux de pêche hollandais dénommés bomschuit avec leurs ailes de dérive (zwaard) et leurs pavillons emblématiques composés d’un bras rigide (scheerhoutje) soutenant une longue flamme (vleugel). Les bomschuit seront largement illustrés dans les peintures d’Hendrik Mesdag (1831 - 1915), d’Anton Mauve (1838 - 1888) ou de Gerhard Munthe (1849 - 1929) mais aussi dans cette magnifique et émouvante image du photographe néerlandais Jan Goedeljee (1824 - 1905) prise dans les années 1900 sur la plage de Katwijk aan Zee. 

Strand met bomschuiten
Gerhard MUNTHE

Strand met bomschuit, Katwijk aan Zee, 1905
Gerhard MUNTHE

Bomschuiten in de golven voor de kust van Scheveningen, 1870
Hendrik MESDAG

Bomschuit op het strand van Katwijk ann Zee, circa 1900
Jan GOEDELJEE

Les deux œuvres de John Singer Sargent ont donc été peintes de façon certaine sur les rivages de la Hollande et non sur ceux de la Bretagne. 

La culture maritime s’avère également précieuse pour mieux comprendre l’œuvre énigmatique du peintre belge Frans Hens (1856 - 1928). Dans ses marines, d’étranges bateaux rectangulaires surplombés de voiles carrées semblent tout droit sortis de son imagination. Devant de telles formes aussi anguleuses et sommaires, on en viendrait presque à douter de la capacité de ces bateaux à naviguer. Des représentations que les amateurs d’art ou de voile seraient prompts à critiquer, jugeant pour les premiers ces formes étranges ou grossières, soulignant pour les seconds l’incohérence d’un safran démesuré ou celle d’un gréement sous-dimensionné. 



Pourtant, il s’agit bien des bateaux que Frans Hens observait sur les rives de l’Escaut. Ces navires carrés si particuliers ont bel et bien existé parcourant les canaux des Flandres. Ancêtres des péniches, ils étaient dénommés baquet ou sabot de Charleroi, bélandre dans la région de Dunkerque et Calais. Vides, ils paraissaient flotter tels des bouchons exposant au vent leur énorme fardage. Pas moins de 400 baquets en bois naviguaient au milieu du 19ème dans les Flandres. Il n’en existe plus de nos jours et les derniers exemplaires en métal luttent pour leur préservation. Mariniste de talent, Frans Hens nous aura au-delà de l’originalité de son œuvre, fait partager une page précieuse de l’histoire de la batellerie. 



Sources :
Gilcrease Museum https://gilcrease.org/
Musée de la batellerie et des voix navigables de Conflans Sainte-Honorine 
Plan incliné de Ronquières https://www.ronquieres.org/
Nederlands Instituut voor Kunstgeschiedenis https://rkd.nl
Histoire et Patrimoine des Rivières et Canaux http://projetbabel.org/fluvial/index.htm

lundi 29 mai 2023

In memoriam

Nous dédions ces quelques oeuvres du peintre douarneniste Louis Marie Désiré-Lucas (1869 - 1949) à M. Germain MALETTE décédé le 14 avril. Amateur de peinture et très attaché à la ville de Douarnenez, Germain Malette animait le site Atao.





vendredi 11 février 2022

Auguste MATISSE (1866 - 1931)



   L’histoire de l’Art ne connaît qu’un seul Matisse et pourtant ils furent deux. A côté d’Henri (1869 - 1954) exista un peintre talentueux prénommé Auguste (1866 - 1931) et qui malgré son prénom, ne connut pas la renommée de son homonyme. Durant la vie des deux hommes, les confusions furent permanentes et alimentèrent avec joie la presse de l’époque. En mai 1923, L’œuvre dans sa rubrique A travers les revues artistiques relate avec espièglerie dans l’article reproduit ci-après, qu’il y a bien Matisse et Matisse…

« Une revue d'art qui vient de naître, La Peinture, commet dans son premier numéro une méprise vraiment drôle, et dont on s'amuse fort dans les ateliers. Rendant compte du Salon des Artistes Français, elle y découvre, parmi les exposants, quelques « fumistes », entre lesquels Henri Matisse. Citons : 
Chez Bernheim, toujours audacieux, Matisse expose, ne donnant au Salon que quatre toiles : Côte bretonne, La Maison, Dans les brisants et Matin gris sur la Seine. Matisse continue, sans trouver d'adeptes, à ne faire aucun cas ni du dessin ni de la composition, s'arrête à la couleur, couleur qui choque l'œil le plus averti, le plus tolérant, car il n’y a rien de sa palette dans la nature, mais le bluff fait autour de son nom fait s'étonner le visiteur qui, ne comprenant pas, se demande si ce n'est pas beau... Non ! l'Art ne se trouve pas ici... passons !...
Est-il besoin de dire que jamais Matisse n'exposa ni n'exposera au Salon des Artistes Français ? Mais voilà : le collaborateur de La Peinture a pris Le Pirée pour un homme et confondu Henri Matisse avec son modeste homonyme Auguste Matisse, peintre de marines, qui ne passa jamais pour un « fauve », au contraire, et qui, sage élève de Bonnat, ne redoute rien tant que d'être confondu avec l'autre Matisse, celui dont nous avons si souvent parlé à cette place et qui, en effet, l'autre mois, exposait chez Bernheim. Pauvre Auguste Matisse, dont les quatre toiles du Salon sont si peu subversives ! Voilà qu'on l'accuse « de ne faire aucun cas du dessin » ni de la « composition », d'avoir une couleur - lui ! - « qui choque l'œil » et de n'être qu'un bluffeur ! On en rira longtemps. »


Auguste Matisse naît à Nevers en 1866. Il se forme aux écoles des Beaux-arts de Dijon puis de Paris. Il sera peintre mais également maître verrier et affichiste. Le critique Roger de Félice nous rappelle en janvier 1920 dans Art & Décoration combien l’artiste fut attaché à l’île de Bréhat où le peintre « fin marin » résida près de 35 ans. Le portrait réalisé en 1912 par son ami également Bréhatin, Pierre Dupuis (1833 - 1915) témoigne à la perfection du rapport qu’Auguste entretint avec le monde maritime. Le peintre y figure en ciré bravant la tempête et ses embruns, carnet de croquis à la main.


Roger de Félice évoquera de façon très pertinente que « ce n’est pas au bord de mer que nous transportent en imagination les marines d’Auguste Matisse, mais en mer » en ajoutant « que les peintres de marines sont presque toujours des peintres de rivage mais que celui-ci est peintre de pleine mer ». Les grandes marines aux traits denses nous plongent effectivement dans l’univers inquiétant du large, là où les houles puissantes ne sont plus à l’échelle des hommes et de leurs navires. A l’opposé d’une mer lumineuse et joyeuse peinte par Raoul du Gardier (1871 - 1952), les œuvres marines d’Auguste Matisse illustrent les mers sombres faites de lames aux parois verticales et de brisants mortels. Cette faculté à illustrer la mer vaudra à Auguste Matisse d’être nommé en 1919 Peintre Officiel de la Marine.


Chevalier de la Légion d’honneur en juin 1926*, il est introduit par un autre artiste nivernais, le peintre et sculpteur Alix Marquet (1875 - 1939). Le dossier d’Auguste récapitule toute la richesse de son parcours d’artiste peintre et verrier exposé aux quatre coins du monde ; Buenos-Aires en 1910, Bruxelles et Rome en 1911, Londres et San-Francisco en 1915, Barcelone en 1917…


C’est en peignant une de ses grandes marines dans sa propriété de Bréhat que le peintre décèdera d’une crise d’apoplexie le 19 septembre 1931 à l’âge de 65 ans. Le quotidien Coemedia dans son édition du 26 septembre nous rappelle qu’il était « l'une des figures marquantes du Salon des Artistes français où on le voyait passer petit, râblé, avec ses épaules larges, toujours débonnaire et souriant, le visage perdu dans un collier de barbe noire, pareil à un robuste paysan nivernais dont la vitalité semblait défier le temps. (…). Ceux qui l'approchèrent précise-t-il, garderont le souvenir de ce peintre, laborieux et probe, soumis à son travail et le pratiquant avec la conscience d'un artisan d'autrefois ne ménageant ni son temps ni sa peine pour donner le maximum de ses possibilités. »


En introduction, le périodique rappelait « qu'il ne fallait pas le confondre avec Henri Matisse comme on l'a fait parfois au grand courroux de l'un comme de l'autre ». Une rigueur que n’eut pas l’édition européenne du New York Herald Tribune car, rapportant en ce même jour de septembre 1931 le décès de l’artiste, le journal évoqua la position respectable d’Auguste Matisse dans l’histoire de l’art et cela, ...« bien qu’il fût moins connu que son frère Henri ».


* : Selon le quotidien Paris-Midi paru le 11 juillet 1925, Auguste Matisse aurait même reçu la légion d’honneur destinée à Henri.